simplicité volontaire

                 

"Je hais la ville. J’ai besoin de voir loin, de respirer librement, de marcher au rythme qui me plaît sans me faire bousculer ou devoir zigzaguer entre des bovins hébétés. Je comprends la réaction des Goths devant Rome : « Vivre là-dedans c’est s’enterrer vivant. » Je comprends aussi la réponse d’Attila à l’empereur de Byzance : « tu as pensé m’éblouir par ton luxe, mais je mets mon honneur à vivre aussi simplement que le plus pauvre de mes guerriers »."


Robert Dun - Une vie de Combat



« M'appuyant sur le long manche de ma faux, je fais une pause dans mon travail au verger et j'enveloppe du regard les montagnes et le village en-dessous. Je m'étonne que les philosophies des gens en soient venues à évoluer plus vite que les saisons changeantes.


Le chemin que j'ai suivi, cette agriculture sauvage, qui paraît étrange à beaucoup, s'explique d'abord en réaction à l'évolution irréfléchie et constante de la science. Mais tout ce que j'ai fait en travaillant la terre ici à la campagne, c'est essayer de montrer que l'humanité ne sait rien. Parce que le monde marche dans la direction opposée avec une énergie si violente, il peut sembler que je suis rétrograde, mais je crois fermement que le chemin que j'ai suivi est le plus intelligent.

 

Ces dernières années le nombre de gens intéressés par l'agriculture sauvage a considérablement augmenté. Il semble que la limite du développement scientifique a été atteinte, on commence à avoir des inquiétudes, et le moment est venu d'un réexamen. Ce qui était perçu comme primitif et rétrograde est considéré maintenant subitement comme bien en avance sur la science moderne. Ceci peut sembler à priori étrange, mais je ne le trouve pas du tout étrange.

 

J'en ai récemment discuté avec le Professeur Iinuma de l'Université de Kyoto. Il y a mille ans au Japon, on pratiquait l'agriculture sans labourer, et la culture de la terre sur une faible profondeur n'a pas été introduite avant l'ère Tokugawa il y a 300 à 400 ans. Le labour profond a été introduit au Japon avec l'agriculture occidentale. Je disais que pour faire face aux problèmes futurs la nouvelle génération reviendrait à cette méthode traditionnelle consistant à ne pas cultiver.

 

Faire pousser des céréales dans un champ non labouré peut sembler à priori une régression vers l'agriculture primitive, mais, avec les années, cette méthode s'est révélée dans les laboratoires universitaires et les centres d'essai agricoles du pays, la méthode la plus simple, la plus efficace et la plus moderne de toutes. Tout en désavouant la science moderne cette manière de travailler la terre se place maintenant au tout premier plan du développement de l'agriculture moderne.

 

J'ai présenté cette « succession céréale d'hiver/riz en ensemencement direct sans culture » dans des journaux agricoles il y a vingt ans. Depuis ce temps-là et jusqu'à aujourd'hui, elle a souvent fait l'objet de publications et a été présentée au public le plus large dans les programmes de radio et de télévision, mais personne n'y a prêté beaucoup d'attention.

 

Aujourd'hui, tout à coup, c'est une histoire complètement différente. Vous pourriez dire que l'agriculture sauvage est devenue une grande mode. Journalistes, professeurs, chercheurs techniques viennent en foule visiter mes champs et les cabanes de la montagne.

 

Chacun la voit d'un point de vue différent, fait sa propre interprétation, et puis s'en va. On la trouve primitive, l'autre rétrograde, pour un autre c'est le pinacle de la création agricole, et un quatrième la salue comme une brèche dans le futur. En général les gens s'intéressent à cette forme d'agriculture uniquement pour savoir si c'est un pas dans le futur ou un retour à la vie du passé. Peu sont capables de saisir correctement que l'agriculture sauvage est au centre immuable et inchangeable de la vie agricole.

 

Dans la mesure où les gens se séparent de la nature, ils s'écartent de plus en plus de ce centre. En même temps une force centripète revendique ses droits et le désir de retourner à la nature grandit. Mais si les gens se laissent simplement gagner par la réaction, allant vers la gauche ou vers la droite selon la situation, le résultat c'est qu'un accroissement des efforts. On passe, sans voir le point immuable de notre origine qui se trouve hors du royaume de la relation. Je crois que même les actes de « retour-à-la-nature » et d'anti-pollution, si recommandables soient-ils, ne conduisent pas à un dénouement vrai, originel, s'ils sont uniquement menés en réaction au surdéveloppement d'aujourd'hui.

 

La nature ne change pas bien que la manière de la considérer change invariablement d'un âge à l'autre. Peu importe l'âge, l'agriculture sauvage existe pour toujours comme source de l'agriculture. »

Masanobu Fukuoka – La révolution d'un seul brin de paille (1975)

« Tu ne dois pas entreprendre une œuvre au-delà de ta force. Tu ne dois pas compter sur Dieu par exemple pour te permettre de faire une prouesse, héroïque, sportive, ou vaincre un record stakhanoviste ! Ou bien une œuvre d'art au-dessus de tes moyens ! Non – ta force, pas plus.


Il te faut la connaître et en savoir la limite. Ainsi engage toute ta force, mais rien au-delà de ta force (il s'agit du travail, entendons-nous bien!).


C'est alors un ordre personnel. Ainsi apprendre à vieillir, et quand les forces déclinent ne pas prétendre que l'on peut aller au-delà, que l'on peut toujours ce qui était possible vingt ans plus tôt. Mais notre texte nous oblige à aller plus loin. Fais le travail avec ta force. Et se pose aussitôt tout un problème de civilisation. Peut-on multiplier la puissance énergétique à l'infini ? Peut-on substituer à la force limitée une source illimitée d'énergie ? Peut-on faire des œuvres qui consomment finalement les réserves du monde pour excéder par millions ce que l'homme pouvait accomplir ?


Certes, maintenant, on le peut, dans l'ordre du possible. Mais est-ce dans l'ordre du permis ? Je sais bien qu'aussitôt cette simple question provoquera colère et jugement contre l'esprit rétrograde qu'elle est censée manifester. Je réponds avec la simplicité du texte : de toute façon, ton travail est vanité, poursuite du vent. Et vos satellites et vos sondes spatiales, et vos centrales atomiques et vos milliards de volts et vos millions de voitures et de télés, poursuite du vent. Il n'en restera rien. Rien. Absolument rien. Dans le séjour des morts où tout va.


Alors, il suffit bien, pour satisfaire ta joie, de ce travail à portée de ta main, avec la force que tu as, et non celle des centrales atomiques. Il suffit bien de cette mesure de blé dans ta main, et de ce comblement par des petites choses, car l'angoisse est d'autant plus grande que les œuvres sont plus somptueuses, et la dévoration du monde pour produire l'inutile n'engendre que la conscience plus aiguë de la vanité de ces richesses, et le désespoir de les perdre aussitôt que gagnées. Fais tout ton travail, mais il est vanité ! »



La Raison d’Être - Jacques Ellul

"Mais aucune société avant la nôtre n'a été vouée au travail. Et c'est en même temps la nôtre qui est vraiment créatrice de pénurie. Ceci peut paraître un paradoxe car nous sommes habitués à l'idée inverse, à savoir que dans le passé l'homme manquait de tout, et que c'est depuis notre développement technique que paraît l'abondance, alors qu'il faut exactement envisager les choses autrement.


La Science économique, c'est la gestion de la rareté, de la pénurie. Nous sommes la société qui est, depuis les origines, la plus créatrice de Manque. Bien sûr nous avons produit massivement des biens industriels, mais en même temps une pénurie de biens naturels, allant maintenant jusqu'à celle de l'air, de l'eau, et des principales matières premières. Il s'agit d'évaluer ce rapport : plus nous travaillons, plus nous épuisons les richesses spontanées de la nature, plus nous voulons aussi consommer des biens toujours davantage complexes et glorifiants. Et plus ceci exige alors de nouvelles forces de travail engagées dans de nouveaux processus de production. Je dirais que, en définitive, l'histoire des sociétés humaines était celle du Non-Travail, en ce sens que l'on cherchait à y échapper; parfois le choix a été explicitement effectué, consciemment : travailler plus et consommer plus, ou bien accepter de consommer moins et se reposer, jouer, passer son temps en palabres.


Régulièrement, dans les sociétés traditionnelles, on a choisi la seconde orientation. Nous sommes la première société à avoir tout voué au travail, et celui-ci exigeant toujours plus de matières premières et de consommation, aboutissant, sous une apparente abondance, à l'organisation de la pénurie, immédiate ou future (par épuisement du sol et des ressources). Et le premier choc de cet excès de travail, nous l'avons fait supporter aux peuples extérieurs. C'est là que nous avons détruit les fragiles équilibres économiques qu'ils avaient habilement ménagés. Pour les besoins de l'expansion de notre travail (bien sûr on parlera de capitalisme et de technique : ce n'est pas faux, mais le tout s'organise autour des deux pôles Travail-Argent), on a remplacé les polycultures, les cultures vivrières, etc., par des monocultures, rentables pour alimenter nos industries, catastrophiques pour les peuples intéressés (qui devaient par exemple importer ensuite ce qui leur était nécessaire pour vivre). Ou encore on a détruit massivement les ressources de base, surabondantes pour ces populations peu nombreuses.


Ainsi les phoques et les baleines pour les Eskimos et tous les peuples du Nord. Nous étions en présence d'une minutieuse organisation de la vie avec un équilibre économique admirable (qui avait d'ailleurs aussi produit des institutions sociales très raffinées) fondée sur l'exacte proportion de consommation et de reproduction, avec la plus grande économie possible d'efforts. Nous sommes arrivées là-dedans comme des bulldozers, saccageant au nom du Travail, de l'Industrie et du Progrès, une sorte de miracle de civilisation étant donné les conditions de vie. L'histoire des hommes était faite d'une modération, parfois d'une défiance envers le Travail. Nous avons tout changé. Nous sommes devenus les adorateurs du travail et de nos œuvres. "


Jacques Ellul - Foi & Vie, n°4 Juillet 1980.





Le high-tech des technologies vertes va nous sauver de la crise écologique disent nos gouvernants. A l'inverse, Philippe Bihouix vient de publier L'Age des Low Tech. Il nous présente son argumentation pour des techniques simples et durables, sans sacrifier notre confort.


Certes, la situation actuelle n'est pas très reluisante : changement climatique, pollution généralisée, effondrement de la biodiversité, destruction des sols, pénuries sur l'énergie et les ressources. Mais, promis, le futur devrait être formidable, porté par les innovations technologiques et la croissance verte ! Arrêtez bien l'eau du robinet en vous lavant les dents, jetez votre bouteille plastique dans la bonne poubelle, et, le reste, les ingénieurs et les chercheurs en blouse blanche s'en occupent...


Car pour les technolâtres, rien d'insoluble. La pénurie énergétique ? Un déploiement massif d'énergies renouvelables, reliées par des réseaux « intelligents », et nous serons bientôt tous producteurs, tous consommateurs dans une civilisation basée sur l'hydrogène. Les ressources non renouvelables ? Nous ferons de la dématérialisation, de l'éco-conception, tandis que l'économie circulaire permettra de recycler à l'infini, sans parler des nanotechnologies pour réduire la quantité de matière. On va même pouvoir réparer les objets et lutter contre l'obsolescence grâce aux imprimantes 3D, qui, au passage, vont mettre fin aux vieilles usines héritées du fordisme. Et, tenez-vous bien, grâce aux biotechnologies, la pollution elle-même sera vaincue. De gentilles bactéries extrairont les métaux lourds des sols, ou digéreront les tombereaux de plastique dispersés dans tous les océans. Vive les high-tech !


Certes, nous n'avons cessé, depuis des millénaires, d'expérimenter, d'inventer, d'explorer et d'innover, jusqu'à cette incroyable accélération des XIXème et Xxème siècles, même si cela s'est fait au prix d'une destruction environnementale sans précédent. Mais, si l'imagination fertile des être humains n'a peut-être pas de limites, les équations de la physique, elles, sont têtues.


Premièrement, ces technologies sont imparfaites. Ainsi du recyclage, qui a ses limites. Oui, on peut en théorie réutiliser indéfiniment les métaux, sauf qu'on les emploie aussi sous forme dispersive, comme produits chimiques. Ainsi du chrome, du zinc, du cobalt, de l'étain, ou de 95% du titane, qui sert de colorant blanc universel, dans les peintures, les dentifrices, les crèmes solaires.... Et il y a souvent une dégradation de l'usage, une perte fonctionnelle, comme pour les milliers d'alliages différents, qui, ferraillés et refondus ensemble, finissent dans de basiques fers à béton. Dans l'électronique, on retrouve des dizaines de métaux différents dans tous les appareils, en quantités trop faibles pour les récupérer. Plus on est high-tech, moins on fabrique des produits recyclables et plus on utilise des ressources rares dont on finira bien par manquer.


Deuxièmement, il est absurde de croire que les solutions technologiques pourront être déployées à la bonne échelle. Ainsi des énergies renouvelables et des voitures électriques (limite sur les ressources métalliques), ou des agro-ressources – l'ensemble des résidus agricoles de la planète ne suffirait pas à couvrir notre seule consommation de plastiques. Alors, si ces nouvelles technologies, plus consommatrices de ressources rares, plus difficiles à recycler, trop complexes, nous conduisent dans l'impasse, que faire ? Se tourner au contraire vers les « basses technologies ».


Quels sont nos vrais besoins ?


D'abord, réfléchir à nos besoins. Tandis qu'on lance des programmes d'éolien offshore au titre de (timide) transition énergétique, on égrène les lieux publics de panneaux publicitaires énergivores ! Bannir les objets jetables, brider la puissance des automobiles, rechaper les pneus, alléger leur poids – avant d'apprendre à s'en passer – permettrait des économies considérables.


Ensuite, concevoir des objets plus simples, privilégier le mono-matériau, réduire le contenu électronique (la cafetière italienne contre la machine à expresso) et mettre en place le réseau de récupération, réparation, revente, partage des objets du quotidien, outils, jouets, petit électroménager.... Standardiser les formats des bouteilles, des pots de yaourt et des flacons, pour réintroduire la consigne et la réutilisation généralisées. Techniquement, nous avons moyen de conserver l'essentiel de notre « confort », mais en s'organisant différemment d'aujourd'hui.


Enfin, ne pas céder aux sirènes technologiques et se souvenir que sur cette Terre, tout a un impact. Il n'y aura jamais de voiture « propre », quand bien même son énergie serait « zéro émission ». C'est donc dans la tempérance qu'il faut chercher le salut. « Pour l'amour de Dieu ! Soyez donc économes de vos lampes et de vos bougies ! Il n'est pas un litre d'huile que nous brûlez qui n'ait coûté une goutte de sang humain », nous exhortait Ismaël, le narrateur de Moby Dick.


Et rien n'a vraiment changé aujourd'hui....


Philippe Bihouix - Revue Papier L'écologiste n°43 Vol, 15 n°2 Juillet-Août-Sept 2014